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4 ème prédication de Carême par Mgr Pontier

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4 ème prédication de Carême par Mgr Pontier

Dimanche 6 mars 2016 Mgr Pontier, archevêque de Marseille, à donné en la Basilique de Notre Dame de la Garde la 4e prédication de Carême sur la Parabole du fils prodigue.

Notre-Dame de la Garde

4e dimanche de Carême 6 mars 2016


Quelle belle page d’Évangile ! Quel beau récit ! Nous le connaissons presque par cœur. Tout de suite, apparaît à nos yeux l’icône de Rembrandt avec le Père aux deux mains, l’une paternelle, l’autre maternelle, posées sur le dos du fils prodigue revenu à la maison après sa folle escapade. Nous accueillons ce texte en ce 4e dimanche de Carême et au cours du Jubilé de la miséricorde.

Le pape François écrit, dans la bulle d’indiction du Jubilé : "Dans les paraboles de la Miséricorde, Jésus révèle la nature de Dieu comme celle d’un Père qui ne s’avoue jamais vaincu jusqu’à ce qu’il ait absous le péché et vaincu le refus, par la compassion et la miséricorde… Voici le noyau de l’Evangile et de notre foi : la miséricorde y est présentée comme la force victorieuse de tout, qui remplit le cœur d’amour et qui console en pardonnant." (n° 9)

1. Notons en premier lieu que cette parabole a été racontée dans un contexte de polémique entre les pharisiens, les scribes et Jésus. C’est un dur conflit qui parcourt tout l’Evangile. Il porte sur l’attitude de Jésus envers les pécheurs et les publicains. Jésus se fait proche d’eux et cela scandalise. C’est mal compris, mal interprété. Ici, on entend les pharisiens et les scribes récriminer contre Jésus : "Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et il mange avec eux !" Ils sont scandalisés. S’approcher des pécheurs, c’est encourir une impureté, c’est cautionner l’attitude immorale. Or, Jésus touche les lépreux, ne condamne pas la femme adultère, mange à la table des pécheurs ! Comment peut-il se dire fils de Dieu ? Dieu est saint, Dieu ne se mélange pas avec le mal. Dieu punit les pécheurs. Et il ne peut en être autrement !

Il faut faire un pas de plus pour préciser le fond du débat qui oppose Jésus, les pharisiens et les scribes. Les pharisiens n’étaient pas de mauvais juifs, au contraire. Mais pour eux, la pratique de la loi, la fidélité à la lettre des commandements étaient l’essentiel. Ceux qui ne respectaient pas la loi ne pouvaient que subir un châtiment. D’ailleurs tout un courant spirituel avait développé une religion de la loi. C’était l’obéissance à la loi qui apportait le salut.

On comprend le dilemme : dans un cas, le salut s’obtient au mérite. Ce que Dieu a donné, c’est une loi. On obtient la récompense que méritent nos actes. Dans un autre cas, Dieu a tout donné et ne cesse de se donner. Nul ne mérite le salut. Nul ne mérite son amitié. Il se donne gratuitement. L’émerveillement que procure l’amour de Dieu entraîne à la conversion, au changement de vie. C’est l’amour de Dieu qui est à la source du salut. Cet amour est une éternelle miséricorde qui ne cesse de relever le pécheur, de lui rendre sa dignité de fils. Il y a cette expression populaire qui dit : "Il a ce qu’il mérite." Dans l’Evangile, il n’en est pas ainsi. Nous avons ce que Dieu nous donne, c’est-à-dire Lui-même. Nous ne le méritons pas. Mais Il se donne à nous pour que nous nous associions à l’immense amour de Dieu, source de tout. Il se donne à nous pour que nous nous donnions à Lui. Il se donne à nous par amour.

Saint Paul a expérimenté cela. Il était un pharisien zélé. Il avait mis sa confiance dans la Loi et persécutait tous ceux qui mettaient leur espérance en Christ. Quand le Christ lui aura révélé son amour en touchant son cœur, il va s’ouvrir à la foi en l’amour miséricordieux de Dieu à son égard. Il ne se regardera plus lui-même ni les autres à la lumière de l’observance de la loi, mais à celle de la Croix du Christ, de son amour jusqu’au pardon, de son amour créateur et sauveur.

2. Regardons maintenant comment la parabole du Fils prodigue, ou la parabole des deux fils, ou celle du Père du Fils prodigue, illustre cette révélation de la miséricorde de Dieu.

  • Dans cette parabole, il y a trois personnages : les deux fils et le Père. Chacun des deux fils représente une des deux catégories en conflit : o Le fils aîné appartient en quelque sorte au groupe des pharisiens et des scribes qui ne comprennent pas que l’on fasse miséricorde aux pécheurs, qu’on se fasse proche d’eux, qu’on mange avec eux. o Le Fils prodigue représente les pécheurs, ceux qui mènent une vie non-conforme à la loi, dans le vice et la débauche, ceux que la loi condamne, qui ne vivent que pour eux. o Le Père est présenté comme le personnage clé : c’est la qualité et la nature de la relation ou du lien avec lui qui fonde tout, qui éclaire tout. Et l’on comprend que beaucoup donnent à la parabole le titre : le Père de l’enfant prodigue ou le Père des deux fils. C’est bien son attitude qui est le cœur de la parabole.
  • Regardons maintenant le Fils prodigue dans sa relation à son Père. o Dans un premier temps, il revendique sa liberté. Pour la trouver, il pose un acte qui suppose la mort du Père : "Il demande sa part d’héritage", comme si on pouvait exiger la part d’héritage avant la mort du Père. "Père, donne-moi la part de fortune qui me revient." Le Père est mort pour lui. Dans sa bienveillance infinie, le Père acquiesce. Le fils rassemble tous ses biens et part dans un pays lointain où il dilapide sa fortune en menant une vie de désordre. Deux mots méritent d’être relevés : • L’adjectif "lointain" : un pays lointain. Le mot ne veut pas tant parler de la distance géographique que de la distance spirituelle. Depuis des années, il avait dû prendre ses distances avec son père pourtant bienveillant. Il veut se tenir loin du Père. Le lien filial lui paraît insupportable, castrateur. Il veut tenir par lui-même et pour lui-même. Cela lui semble l’idéal. Il veut vivre pour lui et pas pour un autre. Il représente ici l’homme pécheur, Adam et Eve qui ont voulu couper le lien filial avec Dieu et ont transgressé l’ordre divin. Il y a en l’homme cette revendication de liberté qui consiste à considérer tout lien comme une entrave et non pas comme un fondement, une sécurité et un épanouissement. • L’expression "vie de désordre" caractérise la vie du pécheur. Il met du désordre dans sa vie. C’est une expression que je retrouve parfois dans le courrier que m’adressent les catéchumènes adultes. La rencontre du Christ, la lecture de la Parole de Dieu permettent de remettre de l’ordre dans sa vie.

o On voit ensuite l’enfant prodigue au fond du gouffre, dans une impasse, une voie sans issue, seul. Cela aurait pu mal se terminer. On peut faire mémoire de Judas qui met fin à sa vie. Le souvenir du Père lui revient, mais comme celui d’un maître. Il ne va pas revendiquer sa place de fils qu’il a perdue par son comportement. Il va solliciter celle d’esclave. Il lui suffit que son père l’accepte parmi ses ouvriers. Ce qu’il recherche n’est pas la situation de fils que finalement il n’a jamais vraiment connue. "Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance et moi, ici, je meurs de faim."

o "Rentrant en lui-même" ne le conduit qu’à la recherche de la survie. Son père n’est pas encore recherché comme son père. Il n’est plus fils. Il réfléchit à l’intérieur de ce qui était pensable pour lui : c’est-à-dire l’idée qu’à la rigueur, son père pouvait le reprendre pour serviteur mais sûrement pas pour son fils. « Je me lèverai, j’irai vers mon Père et je lui dirai : "Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers." Il se leva et s’en alla vers son père. » Voilà ce chemin du pécheur qui l’a conduit à l’impasse, à la culpabilité, à la déchéance. Il ne réclame pas la miséricorde. Il se sent impardonnable. « Ce que j’ai fait est impardonnable », pense-t-il.

  • Il nous faut nous arrêter à la brève mais principale séquence de cette parabole, celle qui nous révèle le Père. "Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion : il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers." L’expression "comme il était encore loin" rappelle le pays lointain du début. Il s’approche, mais il est encore loin, loin d’imaginer le cœur de son père, loin de s’ouvrir à l’amour paternel sauveur. A vrai dire, il ne peut combler cette distance. C’est le Père qui la franchit, et même en courant, et avec tous les signes de l’affection, de la joie, du pardon. C’est inimaginable : le Père qui, en quelque sorte, attendait ce moment, veillait, n’oubliait pas. Ce n’est pas "loin des yeux, loin du cœur". Il est dans le cœur du Père à jamais. Nous sommes dans le cœur du Père à jamais. Pas d’examen de passage, pas de promesses exigées, pas de réparation. Ou plutôt, la seule réparation pourrait s’exprimer ainsi : "Prends enfin ta place de fils". "Mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé." C’est fou ! La joie du Père est à son comble ! "Apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons !" Lui sont rendus les insignes du fils de la maison ! Et quand le fils commence sa confession : "Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis pas digne d’être appelé ton fils", le Père l’arrête. Il ne peut finir sa demande "traite-moi comme l’un de tes serviteurs", demande que le Père ne veut entendre. Il faudrait longuement contempler la joie du Père serrant son fils dans ses bras de Père. Ce geste de tendresse dit plus que tout. Voilà qui est Dieu. Voilà qui est le Père. C’est le mot "compassion" qui est employé : "Le Père fut saisi de compassion". Voilà la vraie révélation du "Dieu de tendresse et de miséricorde, lent à la colère et plein d’amour" annoncé dans l’Ancien Testament à de multiples occasions. La colère est humaine. La vengeance aussi. La réparation est le terme moyen, l’expérience nécessaire peut-être. Mais la miséricorde est divine et le pardon aussi. Seuls, ils touchent le cœur, bouleversent, font éclater nos désirs de contempler une belle image de nous-mêmes. La belle image, c’est celle du Père, de sa compassion qui l’a conduit à donner son Fils pour la révéler aux hommes. C’est l’amour fou de Dieu pour les hommes qui nous sauve et non nos vertus. Cela est confirmé par la réaction du fils aîné qui est maintenant le troisième personnage qu’il nous reste à regarder.
  • L’attitude du fils aîné est bien celle des pharisiens et des scribes. La bonté du Père pour les pécheurs les met hors d’eux-mêmes. Et le fils aîné n’emploie pas le mot "frère" pour désigner "son frère", mais le mot "ton fils". Il se retourne contre son Père. Il ne peut accepter cette fête. Mais "ton fils que voilà qui est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées". Toute sa rancœur sort : "Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis." Il est dans le droit et le mérite. On a ce qu’on mérite. Il ne peut s’ouvrir à la joie de son Père de retrouver son fils vivant. Il ne peut entrer dans la maison de l’accueil, du pardon, de la joie. Il refuse d’entrer. C’est la colère qui a pris le dessus.

Et les mots de son Père qui vient à lui ne peuvent pas le toucher : "Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi." Cette expression "tout ce qui est à moi est à toi" est celle-là même que Jésus emploie pour désigner les relations d’amour, de confiance entre le Père et le Fils. Dans sa dernière prière telle que l’apôtre Jean la rapporte au chapitre 17, verset 10, Jésus prie le Père "pour ceux qu’Il lui a donnés" et il dit : "Ils sont à toi et tout ce qui est à moi est à toi comme tout ce qui est à toi est à moi, et c’est ainsi que j’ai été glorifié en eux." Cette expression "tout ce qui est à moi est à toi" est donc très forte et exprime la communion d’amour qui est en Dieu et à laquelle nous sommes appelés.

Mais cela dépasse le fils aîné. Il voit ce qu’il a fait, ses actes. Il voit ses droits, son mérite. Il n’est pas dans l’amour. Il est comme jaloux de l’amour gratuit dont le Père entoure son fils qui était perdu et qui est de retour ! Il n’a pas accès à la joie du pardon, à la joie de la gratuité de l’amour de Dieu. Il ne se reconnaît pas lui-même comme aimé gratuitement ! Il ne comprend pas que son père ne l’aime pas parce qu’il fait son devoir, qu’il accomplit son travail. Il rentre des champs, c’est vrai. Mais il est fils avant tout et pas serviteur. Le Père lui ouvre son cœur, la profondeur de l’amour pour ses enfants qui l’habite. C’est trop pour lui ! Il ne peut comprendre ni accepter. Il ne peut accéder à la joie ni à la fête. Il représente bien les pharisiens et les scribes, incapables de s’ouvrir à la Révélation de la miséricorde et du pardon. C’est le mérite qui est premier.

Saint Paul écrivant aux Romains a cette belle réflexion au chapitre 2, 3-4 : "Penses-tu, toi qui juges ceux qui commettent de telles actions et qui agis comme eux, que tu échapperas au jugement de Dieu ? Ou bien méprises-tu la richesse de sa bonté, de sa patience et de sa générosité, sans reconnaître que cette bonté te pousse à la conversion ?" C’est la bonté qui pousse à la conversion ! On dirait que le fils aîné est jaloux de n’avoir pas eu une vie de débauche ! On dirait que le pardon donné au pécheur ferait regretter au juste de n’avoir pas péché. On dirait que celui qui ne croit qu’au mérite finit par regretter sa vie droite ! Il ignore que cet orgueil, ce jugement qu’il porte sur son frère efface toute sa vertu et que tous, nous sommes emportés dans la miséricorde et la tendresse de Dieu.

Conclusion

Il me faut conclure. Que retenir ? Sûrement ceci : Jésus invite à se convertir à la paternité de Dieu envers tous ses fils, les perdus comme les autres. Son attitude envers les pécheurs est le signe de ce souci que Dieu se fait pour ce qui est perdu. Il n’a de repos que lorsqu’il aura ramené dans le troupeau la brebis égarée, perdue. Il est le Père des deux fils. Il tient aux deux. Il va vers les deux avec autant de tendresse. Quand il va vers le fils prodigue, c’est pour lui rendre sa dignité de fils et seule sa miséricorde le peut. Quand il va vers le fils aîné, c’est pour lui rappeler cette égale dignité de fils, cette communion de vie vécue depuis tant s’années. Il veut que son prétendu amour pour son père s’accomplisse dans le partage de la joie du père d’avoir retrouvé son frère. Il l’invite à l’amour fraternel et à l’amour filial. Finalement la conversion que cette parabole veut provoquer c’est d’abord celle du fils aîné, mais bien sûr aussi celle du fils cadet qui ne dit plus rien, mais qui se trouve comme englouti dans un débordement de tendresse qu’il n’aurait jamais soupçonné. Ce que nous dit surtout cette parabole, c’est l’infinie tendresse et compassion du Père.

Voici le texte d’une hymne du Carême :

Point de prodigue sans pardon qui le cherche, Nul n’est trop loin pour Dieu ; Viennent les larmes où le fils renaît, Joie du retour au Père.

Point de blessure que sa main ne guérisse, Rien n’est perdu pour Dieu ; Vienne la grâce où la vie reprend, Flamme jaillie des cendres.

Point de ténèbres sans espoir de lumière, Rien n’est fini pour Dieu ; Vienne l’aurore où l’amour surgit, Chant d’un matin de Pâques.

« Entre dans la joie de ton maître », « Il fallait bien se réjouir », « Réjouissez-vous avec moi : ce qui était perdu est retrouvé. Celui qui était mort est vivant. »

C’est le mystère de Pâques !

+ Georges Pontier Archevêque de Marseille

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